« L’argument environnemental ne fait pas acheter » – Philippe Schiesser, Directeur d’Ecoeff Lab sur l’éco-conception
À l’occasion du RDV de la Mode Responsable, la Samoa poursuit sa série d’interviews d’experts pour éclairer les transformations en profondeur de la filière. Directeur d’Ecoeff Lab, cabinet de conseil spécialisé dans l’éco-conception, Philippe Schiesser livre un regard sans concession sur les limites du discours environnemental et les changements structurels liés à la nouvelle norme NFX30-264.

Rdv de la mode responsable #2. Workshop Éco-design sprint : concevoir autrement, concevoir durable. Creative Lab. Halles 1&2. Nantes (Loire-Atlantique) 11/2025 © Justine Briot/Samoa
Pouvez-vous vous présenter votre cabinet Ecoeff Lab ?
« Cela fait plus de trente ans que je travaille sur les questions d’éco-conception, d’analyse du cycle de vie et de durabilité des produits. Ecoeff Lab accompagne les entreprises sur ces sujets de manière très opérationnelle, principalement en B2B, en lien avec les exigences réglementaires et les réalités industrielles. Nous intervenons auprès de marques, d’industriels, mais aussi de fédérations professionnelles, pour les aider à structurer leurs démarches d’éco-conception, au-delà du discours. »
Qu’est-ce qui influence aujourd’hui réellement le choix des consommateurs en matière de mode ?
« Aujourd’hui, il faut être très clair : l’argument environnemental ne fait pas acheter. Ce n’est pas parce qu’un produit est présenté comme “éco-conçu” qu’il déclenche l’acte d’achat. Ce qui compte pour le consommateur, c’est d’abord la durabilité physique du produit : sa capacité à durer dans le temps, à bien vieillir, à rester désirable.
Il existe aussi une dimension de durabilité émotionnelle, souvent sous-estimée. Un produit que l’on garde, que l’on répare, auquel on est attaché, est souvent plus durable qu’un produit simplement “labellisé”. Le discours anxiogène autour de l’environnement, la multiplication des labels ou des allégations floues ont plutôt créé de la confusion que de la confiance. »
Face à ces évolutions, quel rôle joue la norme NFX30-264 pour la filière de la mode ?
« Tout d’abord, ce n’est ni un label, ni un outil marketing. C’est un cadre méthodologique B2B qui vise à structurer réellement les démarches d’éco-conception. Elle oblige les entreprises à documenter leurs pratiques, à objectiver leurs choix et à justifier leurs allégations.
Aujourd’hui, très peu de marques de mode sont réellement conformes à ce niveau d’exigence. Mais ce n’est pas une faiblesse, c’est un constat. Cette norme anticipe des évolutions réglementaires européennes plus larges, notamment autour de la transparence, de la traçabilité et de la fin de vie des produits. Elle marque la fin progressive du greenwashing et le passage d’une logique de communication à une logique de conformité et de pilotage interne. »
Quel message souhaitez-vous adresser aux marques face à ces nouvelles exigences ?
« Il faut arrêter de vouloir communiquer trop tôt. La priorité n’est pas de “dire” que l’on est responsable, mais de le devenir réellement. Cela passe par un travail de fond sur la conception des produits, les matières, les procédés, la durabilité physique. La norme doit être vue comme un outil de management et de structuration, pas comme une contrainte. Les marques qui s’engagent sérieusement aujourd’hui prendront une longueur d’avance demain. La communication viendra ensuite, naturellement, lorsqu’elle reposera sur des bases solides et vérifiables. »


